Le Temps du Costume Roussillonnais

Association ethnographique

Page 27 of 33

Cérémonies pour le passage des élites

Dans la bonne société roussillonnaise, il est d’usage de savoir danser. Cette discipline entre dans l’éducation des jeunes gens. A Perpignan les cours de danse du professeur Emanuel Sarda, natif de la ville, se déroulent dans les années 1830 au 6 de la rue saint Dominique. Titulaire d’un brevet de danse, successeur d’un certain Derouy, « il donne des leçons aux jeunes gens des deux sexes, jusqu’à dix heures du soir ». Il propose aussi des leçons particulières auprès des familles les plus fortunées[1]. Il est à supposer que l’on y apprend les danses de salon autant que les danses catalanes qui sont pratiquées couramment lors des fêtes.

De grandes occasions obligent à revêtir des tenues sortant de l’ordinaire, comme lors de la réception du duc et de la duchesse d’Orléans à Perpignan le 10 septembre 1839.

Ingres, portrait du Duc d’Orléans

« A la Préfecture, de jeunes personnes vêtues de bleu et de blanc ont offert des fleurs à la princesse royale. On possède une gravure des costumes très parisiens de ces jeunes gens».

Après un dîner de 80 couverts, les altesses se sont rendues à la promenade des Platanes. Elles y ont écouté la musique du régiment jouant des airs à la mode, puis au rond-point, ont admiré les traditionnelles danses catalanes.

Le soir, «assistant au bal, recevant une députation de trois cent quatre vingt notables de la ville, la duchesse a donné des parures, à madame Pascal, la femme du préfet, au général de Saint Joseph, à monsieur Pons, à Mademoiselle Jaume».

C’est une véritable parade de mode qui se déroule alors. «Madame la Duchesse d’Orléans a acheté une collection de boucles d’oreilles de diverses formes que portent nos Catalanes ; on a fait aussi, par ses ordres, plusieurs bonnets de paysannes et de grisettes qu’elle emportera. Mr de Basterot, architecte du département, a reçu de son altesse royale deux boutons en diamants, comme un souvenir et un témoignage de satisfaction pour quatre jolis dessins dont il lui avait fait hommag[2] ».


[1]              JPO, 1833.

[2]          Relation de la venue du Duc et de la Duchesse d’Orléans à Perpignan en 1839, Le journal des P.O., 1839, Supplément N°37.p.155.

L’époque du général de Castellane.

Portrait de Perpétue de Llucia, Col. part. Millas.

Sous la Monarchie de juillet, Boniface de Castellane(1788-1862) qui a participé comme colonel de hussards à l’expédition d’Espagne(1823) est nommé maréchal de camp, à Perpignan en 1833. En 1837, nommé lieutenant-général, il prend à nouveau le commandement de la division de Perpignan de 1838 à 1847.

«Je comptais rester à l’Hôtel de l’Europe, ne pensant pas séjourner plus d’un mois à Perpignan, le mois changea en quatorze ans. Il en est ainsi souvent des prévisions humaines[1].»

La période est alors très tendue, ce qui n’empêche pas le général d’organiser son premier bal, «où avec les deux cents officiers de la garnison, il y avait quatre cent personnes. On a compté quarante six femmes, et on dit que c’est énorme pour un premier bal. On prétend que j’ai fait un tour de force à Perpignan, parce qu’il y avait des gens de toute opinion[2].»

L’émulation pour ces bals privés impulse  à Perpignan une période faste. Le préfet lui-même organise chaque année son propre bal. Celui de 1834 compta quatre cent personnes. Celui de 1835, organisé par Castellane dans son nouveau logis de la rue Mailly, n’en compta que trois cent à cause de la pluie battante, et seulement cinquante femmes.

Lors d’un autre bal, Castellane remarque : «On s’étonne que, dans une ville de dix huit mille âmes, on puisse réunir autant de jolies femmes mises avec recherche. Les Roussillonnaises ont généralement de la grâce. Elles sont surtout remarquables par leurs yeux noirs, beaux et vifs».

Cette élite féminine issue de la bourgeoisie commerçante, de la noblesse ou du commandement militaire, fait et défait la mode à Perpignan. En 1842, un grand bal costumé fut l’occasion de réunir dans l’un des hôtels particuliers de la ville, plus de cinq cent personnes. Les femmes ont rivalisé entre elles à qui aurait le plus beau costume. Castellane indique dans ses mémoires :«Chacun est d’accord pour dire que c’est le plus beau bal de particuliers qu’on eût vu ici ; le fait est qu’à Paris, je n’ai jamais vu de bal costumé plus beau».


[1]              Rouffiandis, (L.), Le général de Castellane à Perpignan, SASL des PO, 1956, p.127-157.

[2]              Idem, p.136.

Épitre dédicatoire aux grisettes de Perpignan

Un écrivain romantique est l’auteur anonyme d’une très belle prose dédiée aux jeunes femmes de Perpignan. Logé à l’Hôtel de l’Europe, il scande son attrait pour ces grisettes croisées dans les rues de la ville.

« Gentilles grisettes, l’ornement de ma ville natale, mon livre et moi, nous tombons à vos pieds. Prenez ce livre, feuilletez le de vos doigts potelés, il a été fait pour amuser vos loisirs. L’héroïne du roman est une de vos compagnes, l’auteur un de vos compatriotes, les lieux de la scène sont ceux que chaque jour vous parcourez, voilà déjà je pense de quoi me concilier votre faveur en piquant votre curiosité. Après cela, pour émouvoir vos jeunes cœurs de filles, j’ai compté sur la peinture naïve d’une passion profondément sentie, tout comme pour exciter votre gaîté, j’ai espéré que quelque saillie heureuse viendrait par ici par là se glisser au bout de ma plume. Peut être ai-je trop présumé de mes forces, mais après tout, je ne prétends pas à ces résultats gigantesques que nos romanciers les plus célèbres n’ont pas toujours obtenu; ainsi vous ne fondrez point en larme en me lisant et vous ne pâmerez pas non plus de rire: à moi écrivain modeste un demi-succès; à moi une palpitation légère qui soulève tant soit peu votre sein, un sourire imperceptible qui vienne errer sur vos lèvres, une larme si vous voulez à l’endroit le plus pathétique, une seule larme pas plus grosse qu’une tête d’épingle, c’en est assez pour moi, je suis récompensé.

Gentilles grisettes, vous seriez des étoiles dans le ciel, ici vous êtes des perles fines, perles semées par le bon Dieu sur le pavé de nos rues et dans nos places publiques; perles dans nos promenades, perles à vos croisées et sur le seuil de vos maisons. L’habitant accoutumé à vous voir jamais ne s’en rassasie et l’étranger qui arrive pour la première fois s’arrête sur votre aspect, frappé tout d’abord de votre costume pittoresque et nouveau pour lui. Ce petit bonnet évasé sur le front, arrondi avec art vers les tempes, ces yeux noirs sous le tulle, ces pieds mignons, cette démarche vive et légère, tout cet ensemble de grâce et de coquetterie le ravit, le transporte, il reste en contemplation devant vous, l’y voilà comme une statue, il y serait encore, mais la cloche du dîner s’est faite entendre à l’hôtel de l’Europe, il se retire et silencieux rempli de votre image, rêvant au bonheur de vous revoir pour vous dire qu’il vous aime, et peut être nourrissant au fond de son cœur l’espoir de votre cœur en retour. Gentilles grisettes, daignez accueillir mon hommage, mon livre et moi, nous sommes à vos pieds[1] ».


[1]          Anonyme, vers 1840, ADPO, fonds Ducup de Saint Paul. Il pourrait s’agir d’un fils de la famille Carcassonne, propriétaires sous la Restauration du fameux hôtel.

Les Grisettes de Perpignan sous Louis Philippe

Grisette de Perpignan, vers 1845, Perpignan. Musée des Arts et Traditions Populaires de la Casa Pairal.

On trouve les grisettes principalement à Paris mais aussi dans toutes les villes de province. A Perpignan, ces jeunes filles portent à la perfection le bonnet roussillonnais, avec tous les atours de la mode.

Ce sont elles qui introduisent dans le costume traditionnel les manches à gigot, les châles à longues franges et les fichus en imprimés bariolés. Leur attention au moindre détail de l’habillement et de la coiffure les conduit forcément chez François Gervais, quincailler de la place Laborie, (actuelle place Jean Jaurès). Dans cet antre de la mode, elles choisissent des rubans de toute sorte, en satin, en taffetas, en fleurets de Padoue. Elles en feront des ceintures ou bien elles en garniront leur coiffe du dimanche.

L’été, elles se promènent au jardin de la Pépinière dans de légères robes d’indiennes, où de mousselines brodées pour le plus aisées. La mode des hauts chignons et des peignes à la girafe donne à leur coiffe une ampleur et une hauteur étonnante. Leur costume d’été se compose le plus souvent d’un corset sans manche, d’un tablier et de poches en cotonnade unie, d’une jupe en indienne sur quelques jupons blancs de coton.

Grisette, Perpignan, A. Matthieu, 1834.

Les coiffes sont en percale ou en mousseline finement brodée. Le chaland ne manque pas de remarquer lors des bals publics ces jolies jeunes filles qui «ont toutes un bonnet à la Catalane avec un ruban de couleur autour. La plupart ont des souliers blancs, elles ont généralement les yeux expressifs. La ligne des mamans avec des bonnets ronds, sans ornements ; en arrière de celle des jeunes personnes, est unique[1].»

L’hiver, les belles Catalanes portent des robes d’une seule pièce, en lainages, et par-dessus, un châle carré, de Nîmes, à fond blanc, vert, rouge ou jaune et dont les bordures sur les quatre cotés sont toujours agrémentées d’une bordure de boteh multicolores et d’écoinçons aux angles. Les châles carrés à fond noir sont portés par les femmes mariées.

Les bas de coton sont eux aussi préférés aux bas de laine traditionnellement tricotés en Cerdagne et portés pas les paysannes. La beauté des grisettes de Perpignan est reconnue par leurs contemporains, locaux ou de passage. Les notes de voyage du peintre grenoblois Diodore Rahoult (1819-1874) nous le précisent. Jeune homme, il se rend à Perpignan et sur la côte catalane en 1842.

Son passage dans la capitale roussillonnaise est décrit comme une révélation, notamment pour l’ambiance qui  règne dans une ville remplie de jolies filles : « Oh ! Je voudrais avoir un crayon de feu pour graver en lettres ineffaçables ces quelques lignes, je voudrais pouvoir dépeindre ces blancs visages de jeunes filles avec leurs yeux noirs et assassins, leurs bouches souriantes, ces sourcils noirs et arqués, ce cou d’une finesse étonnante, ce contour du menton, du visage…

Oh ! Ceci est très admirable, devrais-je dire, j’ignore si plus tard je verrai mieux mais toujours est-il que jamais en ma vie je n’ai vu de si jolies femmes, et réunies en aussi grand nombre. Et cela parmi les grisettes et les paysannes. 

Oh ! Que j’aime ce petit filet de cheveux noir qui se colle sur ces joues d’une blancheur mate et polie comme l’ivoire.

Oh ! Je me souviendrai des femmes d’Arles (en Provence) et de Perpignan. Et puis il faut les voir, ces beautés, dansant la catalane sur la place au son d’une musique pyrénéenne. Le hautbois, le flageolet et le tambourin jouent un grand rôle. Dans la ville circulaient des costumes de toutes sortes, des espagnoles avec leur mantille, des zingaras[2] avec leur mouchoir sur la tête, les roussillonnaises les unes tantôt avec un capuchon blanc ou noir, les autres avec leurs petits bonnets blancs. En ais-je assez dit des femmes de Perpignan?

Oui car je finirais par ne plus finir, L’enthousiasme m’emporte mais c’est assez. Oh ! Perpignanaises je rêverai à vous c’est sur, votre aspect a presque rendu fou non seulement moi, mais mes compagnons de route.

Partout des jolies femmes ! Dans les rues sales et noires, vous voyez un petit bonnet national, un cou blanc et effilé, vous vous retournez et vous êtes sur que c’est une jolie femme[3]. »


[1]              Rouffiandis, (L.), Le général de Castellane à Perpignan, SASL des PO, 1956, p.137.

[2]              Nom qu’il donne aux gitanes.

[3]              De Perpinyà a Banyuls de la Marenda, présenté par Camille Descossy, Terra Nostra, n.38.

Le temps des Grisettes

Peter Finder, le triste sort d’une grisette

Pour savoir ce qu’était une Grisette, reportons nous à la description que nous a laissé E. Desprez :

«Autrefois on appelait «Grisette» la simple casaque grise que portaient les femmes du peuple. Bientôt la rhétorique s’en mêla. Les femmes furent appelées comme leur habit. C’était le contenant pour le contenu. Les grisettes ne se doutent guère que leur nom est une métonymie. Mais voyez un peu ce que deviennent les étymologies et les grisettes ! La grisette n’est pas même vêtue de gris. Sa robe est rose l’été, bleue l’hiver. L’été, c’est de la perkaline ; l’hiver, du mérinos. La grisette n’est plus exclusivement une femme dite du peuple. Il y a des grisettes qui sortent de bon lieu. On reconnaît une grisette à sa démarche, au travail qui l’occupe, à ses amours, à son âge, et enfin à sa mise. J’entends parler surtout de sa coiffure.

La grisette marche de l’orteil, se dandine sur ses hanches, rentre l’estomac, baisse les yeux, vacille légèrement de la tête, et, pour tacher de boue ses fins bas blancs, attend presque toujours le soir. Elle travaille chez elle, loge en boutique où va en ville. Elle est brunisseuse, brocheuse, plieuse de journaux, chamoiseuse, blanchisseuse, gantière, passementière, teinturière, tapissière, mercière, culottière, giletière, lingère, fleuriste. Elle confectionne des casquettes, coud les coiffes de chapeau, colorie les pains à cacheter et les étiquettes du marchand d’eau de Cologne ; brode en or, en argent, en soie, borde les chaussures, pique les bretelles, ébarbe ou natte les schalls, dévide le coton, l’arrondit en pelotes, découpe les rubans, façonne la cire ou la baleine en bouquets de fleurs, enchaîne les perles au tissu soyeux d’une bourse, polit l’argent, lustre les étoffes ; elle manie l’aiguille, les ciseaux, le poinçon, la lime, le battoir, le gravoir, le pinceau, la pierre sanguine, et dans une foule de travaux obscurs que les gens du monde ne connaissent pas même de nom, la pauvre grisette use péniblement sa jeunesse à gagner trente sous par jour.

La grisette a un âge fixe. C’est-à-dire qu’une grisette ne saurait avoir ni moins de seize ans, ni plus de trente. Avant seize ans, c’est une petite fille ; après trente ans, c’est une femme. Le nom de grisette ne lui est applicable que dans l’intervalle qui sépare ces deux âges. La trentaine venue, celle qui fut quatorze ans grisette et quatorze ans traitée comme telle, dépossédée par le temps, tombe dans le rang commun des ouvrières. Acception faite de l’âge et du métier voulus, toute personne du sexe féminin est grisette, qui porte un bonnet semaine et dimanche, qui porte un bonnet toute la semaine, sauf le hasard d’une noce ou d’un grand dimanche. Mais n’est pas grisette, qui ne porte bonnet, ni semaine ni dimanche. A cette règle générale, je ne connais pas une exception[1]

Grisette livrant, Gavarni.

[1]              Desprez, (E.), Les grisettes à Paris, 1827.

Laisser trace

Portrait de Catalane, Michel Pouig, 1845, Perpignan.
Musée des Arts et Traditions Populaires de la Casa Pairal.

Toujours préoccupés par leur apparence, les Perpignanais pouvaient se faire brosser le portrait auprès d’un certain Gilbert-Castelli, de passage début 1834 à l’Hôtel de l’Europe. C’est l’un des nombreux peintres itinérants qui proposaient régulièrement leurs services afin de payer leur villégiature.

Celui-ci, « peintre en portrait miniature, très avantageusement connu pour la ressemblance, peint le portrait en une heure de séance pour le prix de douze francs, il retouche aussi les portraits non ressemblants, les change de costumes, peint à l’huile et restaure les vieux tableaux».

La même année, un peintre parisien dénommé Fallot propose, lui-aussi, ses services. Il résidait chez le maitre-tailleur Louis, rue de la Loge. « Plusieurs portraits de personnes bien connues de la ville, tous d’une ressemblance extraordinaire, ont déjà été exposés. Ils attestent du beau talent de cet artiste recommandable[1]

Le concours de peinture organisé en 1846 à perpignan reconnaît la valeur de peintres locaux comme Michel Puig ou encore Jacques Quès, que l’aide du Conseil général avait  permis de former à Paris[2].


[1]              JPO, 1834.

[2]              SASL des PO, 1848, XI.

Circuits d’approvisionnements en nouveautés sous Louis Philippe.

La Loge de Mer de Perpignan par Diodore Rahoult.

La maison Terme, 12 rue des Trois Journées, indique des arrivages parisiens, en habits confectionnés pour enfants, des rouenneries, des indiennes, des mouchoirs de nez de Cholet et Rouen, mérinos, alepines, ainsi que des draps. L’industrie parisienne s’impose dans un système de production de masse alimentant les magasins de province les plus éloignés.

En 1846, une annonce des 100 000 paletots indique : «Le gérant de la maison prévient le public qu’il arrive de Paris, avec un assortiment de marchandises de tout genre. Ayant passé plusieurs mois à la capitale pour faire confectionner les articles les plus nouveaux pour la jeunesse élégante de cette ville : coupe nouvelle de paletots, gilets à la Louis XV[1] ».

Ce circuit concerne aussi les fabrications en petites séries, comme les chapeaux pour femmes qu’il convient de ne jamais avoir en double dans une ville aussi petite. Aucune Catalane ne supporterait de croiser en ville une capote identique à la sienne !

Des lyonnais s’installent peu de temps rue de la Préfecture, à l’enseigne du Coq Hardi. Ils ne conservent pas ce comptoir, qu’ils soldent en 1846. On y trouvait des indiennes de Mulhouse, des foulards de soie, des fichus, châles, soieries, mousselines de laine, des textiles d’ameublement et madapolams.

Des boutiques s’ouvrent en étage, tel au premier de la Maison Argiot place de la Liberté (actuelle place de la République), où M. P. Folquet propose aux élégantes un joli assortiment d’étoffes nouvelles. « Pour pouvoir vendre très bon marché, il est urgent de faire peu de frais de magasin, c’est par cette raison qu’un premier étage est préférable. M.Folquet est actuellement en fabrique pour les achats. »

Les boutiquiers de Perpignan vont directement négocier les prix dans les usines textiles, fussent-elles éloignées, plutôt que de faire confiance aux démarcheurs. Folquet étend son activité et finit par investir le rez-de-chaussée de la Maison Argiot avec des «draperies du Midi et du Nord, estams, castreize, ou sarguils, auxquels il a adjoint un très grand assortiment d’articles de Reims, Amiens, Paris, Mulhouse, Flers, Villefranche, avec des mérinos, des napolitaines, des cachemires d’Écosse, châles, percales, calicots, indiennes, velours, moletons et flanelles.»

Les couturières sont les plus au faîte de la mode. Les sœurs Antoinette et Anne Pairi participent en 1839 à l’exposition des produits de l’Industrie à Paris. Elles y présentent «une robe de femme sans couture, garnie de dentelles catalanes, fond rayé avec bordure riche, et un bonnet de dentelle de la même fabrication. L’exécution de ces objets fut jugée parfaite et le dessin de bon goût[2]».


[1]              JPO, 1846.

[2]          Exposition de l’Industrie française, rapport du jury central en 1839, Paris, p. 348.

Diffusion des modes : revues et boutiques

Le règne de Louis-Philippe est propice à un nouvel engouement pour la mode. Ce thème apparaît dans la presse comme une considération sur le bon goût. Mais comment arriver à cet état ? La recette est parue dans le Publicateur à l’adresse des hommes.

Daguerréotype, Perpignan, vers 1840.

« Observez les femmes, professeurs émérites en fait de tact et de convenances. Adaptez votre manière d’être à leurs goûts, à leurs préférences. Leur organisation est si complète, il y a dans leurs impressions tant de délicatesse et de mobilité, qu’elles devinent et saisissent en quelques heures ce qui nous coûterait à nous de longues années d’efforts et d’études.

La mode est leur premier besoin, leur vie, leur avenir, leur bonheur se résument dans cette pensée : charmer et séduire. Aussi voyez comme cette pensée se reflète dans les nuances variables et fugitives de la mode, tour à tour nœud de ruban, gaze légère, couleur tendre, manche à gigot, corsage à la Marie Stuart.

Elle se forme en longue tresse de cheveux, en guirlandes de fleurs, en bibi, en manchon, en boa. La parure d’une femme contient plus d’idée que le plus gros livre. Elle a son langage à elle, langage mystérieux et poétique que l’homme de tact est seul habile à saisir. Soyez homme de tact et vous serez homme à la mode[1]. »

Perpignan est la capitale roussillonnaise de la Mode. Le quincaillier Périco-Anglade, à la rue Saint-Sauveur (actuelle sur Émile Zola) possède le meilleur assortiment de peignes ajourés, du cirage Jacquand de Lyon, cirage breveté par le Roi. Il vend aussi du parfum, des gants de fil d’écosse et de soie, et fait venir de Paris un élixir appelé « le trésor de la bouche », onguent qui permet de conserver à cet organe toute sa fraicheur[2].

Les liens avec la capitale permettent d’avoir en boutiques des articles tels que des cosmétiques pour la chevelure telles ces huiles antiques et de graisse d’ours, de véritables savons de Naples pour la barbe, des eaux de Cologne et de lavande ambrée. On y tient aussi salon pour la coupe des cheveux. On trouve chez madame Bissière, les gants à la dernière mode comme les demi-gants longs pour bal, mais aussi des peignes à jours et unis, évidemment dans le dernier genre ! On peut aussi s’y parfumer et trouver tous les accessoires pour la coiffure[3].

Parmi les nombreux tailleurs d’habits de la ville, un certain Lieutaud, sur la place d’Arme, s’est spécialisé dans l’entretien et le dégraissage de toute sorte d’habillement. Son procédé nouveau les rend comme neuf. Il réuni donc deux états, celui de tailleur et celui de dégraisseur. Associé avec un certain Trompillon, teinturier arrivant de Paris, ils s’installent dès 1834 en rez-de-chaussée de l’immeuble Méric, au 3 rue Saint Jean. Cette teinturerie fine permet « de conserver les fleurs sur les châles brochés et imprimés, et de proposer un très beau noir-bleu pour le deuil ».

La rue des Marchands (qui allait de la Loge à la rue de l’Argenterie) est l’une des principales rues dédiées à la mode. Combes y propose « des escarpins indiens en veau blancs et noirs et toute sorte de chaussures ». Au numéro 3, la Maison Rauzy expose des gilets en « cachemire à schall, d’autres dans les plus nouveaux dessins ainsi que des habits et redingotes[4] ».

Homme assis, AD66.

Le chapelier Casimir Vidal Jeune, au numéro 15[5], est remplacé en 1846 par l’enseigne Delmas et Cie, dont la fabrique se situe au 12 rue des Cardeurs. Cette maison est spécialisée dans « les chapeaux de soie et de tissus ainsi que dans leur remise à neuf ». La marchande de mode Camille Méry, rue de la Halle au Blé, arrête son activité en 1846 en soldant « chapeaux avec plumes, à fleur, caprices en dentelle noire, pèlerines brodées, bonnets brodés, bonnets à fleurs, cravates pour hommes et autres rubans[6]».


[1]              Le Publicateur, 1834, « De la mode », p.154.

[2]              JPO, 1833.

[3]              Idem.

[4]              Idem.

[5]              Il cesse son activité, JPO, 1846.

[6]              JPO, 1846.

La mode, un attrait quotidien dans la presse roussillonnaise.

« Telle est de nos jours l’excessive mobilité de la mode, que ces robes à manches immenses, qui ont succédé à celles que l’on nommait à l’imbécile[1], et non sans quelques raisons, et qui toutes ont eu comme point de départ la manche à gigot, que ces robes, dis-je, très en vogue au moment ou je vous trace ces lignes, seront déjà peut être des vieilleries quand je serai parvenu à la fin. Qui pourrait maintenant suivre les modes dans leur rapide vol [2]? » 

Robe en indienne avec des manches à l’imbécile.

Le Journal des Pyrénées-Orientales ne propose en 1833 que trois articles sur la mode parisienne, ils sont toutefois extrêmement concis et démontrent l’attrait exercé par celle-ci. Les Roussillonnaises y apprenaient alors les dernières modes de paris :

«Les dames adoptent une blouse en mousseline blanche très décolletée, il est de rigueur que le dessous soit en jaconas blanc garni d’une valencienne, l’ourlet de la blouse doit être très étroit, on y passe un ruban en taffetas rose ou bleu, de la largeur de l’ourlet afin qu’il se trouve à plat, et entre les deux mousselines. Il est entendu que la ceinture est un ruban de la même couleur et de la même largeur, qu’on tourne deux fois au tour de la taille et qui revient par devant avec un nœud formant pointe.

Quelques dames laissent au nœud de longs bouts. Avec cet ajustement, il faut autour du corsage et des manches une Angleterre, et les manchettes relevées avec de petits nœuds. Une écharpe de dentelle noire est de très bon goût avec cette toilette. Les canezous se portent avec un grand succès au spectacle : le dernier genre est une dentelle froncée sur la poitrine et relevée de distance en distance par un nœud. Le rose est la couleur qui va le mieux avec le noir. On y adapte en dedans une guimpe, dont les fronces sont retenues autour du cou par une guirlande de rubans.

Avec un pareil canezou on arrive au but, ce qui veut dire qu’on ressemble presque à un vieux portrait. Les robes de gros de Naples chinées sont en vogue. Le corsage est plat et sans ceinture. La jupe est montée avec un liseré au corsage seulement : le corsage est un peu cintré sur le devant, sans être à pointe décidée. Un revers de même étoffe, faisant pointe par devant, retombe sur le corsage, et est garni d’une ruche dentelée de même étoffe. Dans la jupe sont adaptées deux ouvertures formant poches, et garnies de ruches pareilles. Les manches sont ouvertes et rattachées par des nœuds taillés en biais, et entre chaque nœud il passe un creuvé en mousseline blanche. Les chapeaux de paille de riz obtiennent une faveur marquée, on en fait qui ont un bouquet de plumes avec les brides du chapeau passées autour[3] ».

Un second article, quelques semaines plus tard, indique : « une robe de mousseline hindoue imprimée à dessins turcs, depuis le bas de la robe jusqu’à la hauteur du genou. Cette robe beaucoup plus légère en dessin que les robes de cachemire broché, qui ont été de mode il y a de nombreuses années, nous a paru une heureuse innovation, et nous pensons que bientôt les nouvelles maisons de nouveauté de Paris en offriront du même genre. L’œil sera reposé de cette multitude de dessins d’indiennes qui couvrent depuis longtemps les foulards et les châles. Les robes d’organdi sont maintenant les mieux adaptées pour les toilettes des bals champêtres, les plus jolies sont fonds de couleur, avec des semis de grosses fleurs. Sous les organdis fond de couleur claire, il est bien de mettre un dessous de gros de Naples de même couleur. »

Le troisième et dernier concerne, cette fois-ci, les hommes :

« Les redingotes sont presque toutes à châle, en drap noir ou vert russe, très foncé ; les jeunes gens les préfèrent à l’habit frac boutonné, taille cambrée, robe tuyante, et descendant au jarret. Le châle de quelques redingotes est recouvert de velours. Pour les gilets, on emploie les piqués côtelés, et à dessins gaufrés fonds blanc, et chamois clair, parsemés de petites fleurs, on recherche aussi les satins moirés à dessin de cachemire. Les chapeaux noirs, ou gris, en castor, ont un très petit bord non relevé, et sont très haut de forme. Les bottes ont des talons très élevés, et des bouts carrés, comme ceux des souliers. Le matin les élégants portent des joncs bruns ou blanc, le soir des cannes d’ébène garnies d’une petite paumelle d’argent. »

Le Journal local proposant l’abonnement à La Mode de Paris, le journal de la toilette et des nouveautés parisiennes, nous apprend ainsi la provenance des trois articles cités précédemment. En 1834, plus aucun article de mode dans le Journal des Pyrénées-Orientales, mais une publicité pour Le Protée, journal des modes et littéraire contenant sur les 40 pages d’impressions et deux gravures de mode. Il s’agit probablement du nouveau nom de la précédente revue.

On trouve à cette époque dans la capitale roussillonnaise parmi les marchandes de mode, les dames ou demoiselles Artus, Capdebos, Dagne-Fraisse, Golpy, Laplante, Pugens ainsi que la veuve Astruc.

En 1837, il existe pour les plus pauvres 13 fripiers en ville, preuve des habitudes de réemploi des vêtements et des conditions de précarité d’une partie de la population.

La silhouette voulue par le bon ton oblige les belles à tricher sur leur physionomie et certaines ont pu trouver chez le coiffeur Bissière, installé au premier étage de la maison Laroche, rue des Trois Journées, des « bourrelets en baleine noire et blanche, dont la confection ne laisse rien à désirer[4] ». Ceux-ci permettent de gonfler les jupes et surtout de rehausser les manches à gigot.


[1]              manche très ample dans laquelle on mettait du plomb près du coude pour la faire pendre

[2]       Le Publicateur, 1833, article de Frédéric Guillaume, « Les modes anciennes et modernes », p.79.

[3]              JPO, 1833.

[4]              Le Publicateur, 1832, Alzine, Perpignan, p.26.

Perpignan à l’époque Romantique

En 1840, la collection intitulée « Les français peints par eux-mêmes », dresse un portrait de la capitale du Roussillon et de ses habitants :

« Comme presque tous les habitants des provinces méridionales, les Perpignanais ont une vie presque toute extérieure. La moitié de leur temps s’écoule à flâner sur la place de la Loge, en fumant une cigarette espagnole fabriquée chez eux. Ils causent un peu de leurs affaires et beaucoup de celles du voisin, vont voir parader les troupes de la garnison sur la place d’Armes[1] où s’élèvent les casernes que Louis XIV fit bâtir pour loger cinq mille soldats, et finissent leur journée sous les ombrages des Platanes, en été, et dans les grandes allées de la Pépinière, en hiver.

C’est là que se promènent le soir, toute la population perpignanaise, grandes dames et grisettes en toilettes, celles-là se faisant voir, celles-ci regardant du coin de l’œil, toutes jouant de la prunelle et de l’éventail, en femmes qui ont du sang espagnol dans le cœur.

Ne parlez pas aux Perpignanaises des Tuileries ou des Champs-Elysées. Qu’est-ce que tout cela auprès des Platanes et de la Pépinière, ces chères promenades qui leur rappelle à tous des souvenirs d’enfance et d’amour. C’est là qu’ils ont joué, c’est là surtout qu’ils ont obtenu leur premier rendez-vous[2]. »

Grisette de Perpignan en 1834, col. part.

Les danses organisées lors des fêtes votives donnent l’occasion à la population de se montrer dans ses plus beaux habits. Le saut roussillonnais frappe invariablement les voyageurs.

«Les Baillas (els Baills), ce sont les danses en usage en Roussillon et principalement à Perpignan, ou elles ont lieu à des époques fixes dans chaque quartier. Alors on établi une sorte de foire dans le voisinage de l’église, et l’on construit une vaste tente, décorée de guirlandes et garnie de bancs, dans l’intérieur de laquelle le Ball se donne. Les ordonnateurs de la fête ont pris soin de se rendre avec leur musique chez toutes les personnes aisées du quartier, dont l’offrande leur sert à payer les frais de cette fête.

Le corps de musiciens, qu’on appelle les joutglars, est ordinairement composé de cinq à six hautbois, parmi lesquels il y a le prime et le tenor, puis d’un galoubet et d’un tambourin. Ces deux derniers instruments sont joués par le même homme qui tient le premier de la main gauche et frappe le second de la droite.

Chaque danseur paie tant par chaque baill qu’il danse, et l’on admet à la fois autant que l’intérieur de la tente peut en contenir, et leur laisser assez d’espace pour exécuter leurs figures, mais il y a tel ou tel amateur qui, par galanterie pour une dame ou par vanité personnelle, réclame de danser seul avec sa danseuse, et alors il s’établit une sorte d’enchère qui porte souvent au prix de 150 ou 200 francs, le plaisir de fixer sur soi, pendant un quart d’heure, ou vingt minutes ou plus, tous les regards de l’assemblée.

Les jeunes gens des meilleures familles, et même quelque fois les dames de la société, figurent dans cette danse: les premiers en veste et en bonnet catalan, les seconds en grisettes du pays. Le baill est une danse extrêmement gracieuse, qu’il faut voir pour la bien juger, qu’il est difficile de décrire, et qui n’est exécutée, avec perfection, que par les gens du peuple, surtout les femmes qui y déploient une légèreté et une désinvolture ravissantes. Les cavaliers font d’abord quelques pas en avant avec leurs danseuses, puis, se tournant subitement face à face, la dame se recule en décrivant une sorte de cercle, et le cavalier la suit en formant quelques pas, et en s’accompagnant des castagnettes, s’il est danseur par excellence.

Dans le nombre de pas qu’il exécute, il en est un fort singulier, qu’on appelle la cama-rodona, et qui réclame autant d’adresse que de légèreté  puisqu’il ne s’agit pas moins de passer le pied droit par dessus la tête de la danseuse. Celle-ci au bout de quelques instants, poursuit son cavalier qui recule à son tour, et l’un et l’autre changent deux ou trois fois de danseur ou de danseuse; puis deux ou plusieurs couples se réunissent, forment un cercle; les danseuses placent à droite et à gauche la main sur l’épaule des cavaliers, s’élèvent en l’air, et ces cavaliers, les jarrets tendus, la poitrine en avant, et les bras soulevés, les soutiennent de leurs mains, placées sous les aisselles. Tous restent dans cette position pendant un point d’orgue des musiciens, et comme les têtes des danseuses se trouvent rapprochées, les unes des autres, presque toujours quand ces danseuses se connaissent, elles s’embrassent avant d’être déposées à terre.

Lorsque ceci a lieu, elles répètent la même figure qui se reproduit tant que dure chaque ball. En outre de la cama-rodona, il y a un autre saut qui demande de la part du cavalier, la même adresse et quelque force. La danseuse s’avance vers lui, elle place la main gauche dans la droite, qu’il lui tend, un triple élan est alors donné à ces deux mains réunies, et la danseuse raidissant le bras gauche et s’appuyant de la droite sur l’épaule de son danseur, s’élance pendant que celui-ci la soulève et l’assied sur sa main. Avant de la remettre à terre, il fait deux ou trois pirouettes en la tenant ainsi[3]


[1]              Place Gambetta

[2]          Les Français peints par eux-mêmes, encyclopédie morale du XIXème siècle, volume 3, L. Curmer, éditeur, page 94.

[3]          Nore, (A. de), Coutumes, mythes et traditions des provinces de France, Paris, 1846, p.112.

« Older posts Newer posts »